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A Bruges

Si vous n'avez pas vu Bons baisers de Bruges, film de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Brendan Gleeson..., ne lisez pas ces quelques lignes. Vous risqueriez d'avoir envie d'y aller et vous sauriez ce qu'il ne faut pas savoir avant de le voir. Alors allez le voir et lisez mon article.

Ce film méritait quelques lignes (il mériterait plus d'ailleurs) car il est passé inaperçu et a sans doute été considéré comme un banal film de série B. Et dans quelques années quand ce réalisateur et scénariste fera un chef d'oeuvre, tout le monde le découvrira... Bref... juste j'étais un peu déçue qu'encore une fois le talent passe inaperçu, qu'on ne le voit pas. Grr grrr grrr. 


Colin Farrell a raison : le mec qui a fait ce film est extrêmement intelligent !


C'est un très beau film sur le surmoi (incarné par Harry lui-même joué par Ralph Fienes) et la dépression et la mélancolie que je vois vraiment comme une relation à l'enfant que nous portons en nous... Cet enfant que nous n'arrivons pas à perdre, comme nous n'arrivons pas à mourir à nous-mêmes. 

La mélancolie (et son pendant que la dépression peut être) renvoie à cette entreprise que nous faisons en nous-mêmes : ce que nous devons tuer de l'enfant en nous pour renaître, l'enfant que nous devons protéger (nain ?) pour continuer à vivre...
Le surmoi tue pour des principes, il ne déroge pas des principes, il ne change pas, il ne se module pas, il est donc un tueur froid et implacable. Or nous savons que si l'on veut survivre, il y a à regarder chaque instant dans ce qu'il apporte de nouveau, dans ce qu'il présente une épreuve qui nous permet de mieux comprendre, d'agir avec plus de conscience. La capacité à s'adapter, à choisir entre la vie et la mort est bien ce jeu de va-et-vient entre le surmoi (ici le mauvais père, la loi dans ce qu'elle a de mauvais) et le moi. C'est en écoutant les ordres qu'on met des gens dans des trains à bestiaux. Il faut savoir tuer l'enfant, il faut savoir choisir le courage de continuer après la mort de l'enfant (qui, dans le film, se cache derrière le père quand il est tué. Bien joué !), il faudrait que le père meurt sans tuer l'enfant.  

Le rôle de Ken est superbe : il incarne sans doute le bon père, celui qui transmet, celui qui dit stop pour la nouvelle génération, le régénérateur. Il est du tragique : ce que nous devons sacrifier pour arrêter le cycle tragique de l'existence, la reproduction d'un schéma de génération en génération qui doit un jour s'arrêter (en opposition au surmoi ! aux morales qui aliènent l'individu). C'est la définition du héros. Il arrête un processus présent depuis des générations. Le vrai héros de ce film est sans doute Ken. Puisqu'il comprend, il voit, il sait. Et il agit, il y va ! 
 
Il y a beaucoup d'autres choses dans ce film. Il y a un décalage et un humour assez incroyables. Il arrive à nous faire rire du meurtre d'un enfant ce qui est assez fort quand même. Ce qui apporte une sensation assez incroyable, celle d'un certain détachement vis-à-vis du surmoi, de la culpabilité, de la dépression même qui est ici vécue comme une mortification. Dans ce détachement, je trouve cette sensation de compassion pour le personnage de Colin Farrell, et donc pour nous tous, humains. Nous sommes juste des humains, ok ? Alors avec la compassion, arrive cet amour pour soi que Colin Farrell a totalement perdu et pour cause ! Et on a envie de lui donner. 

Je vais finir sur la ville de Bruges : quelle idée ! Bruges est le paradis, la ville de l'enfance, le rêve flamand et Colin Farrel le considère comme un enfer !! Encore au stade de l'enfance, Colin refuse de découvrir le nouveau, de sortir d'une situation pour en commencer une nouvelle, déteste Bruges et le merveilleux qui va avec parce qu'il est en pleine dépression. Le réalisateur montre bien l'aspect régressif de la dépression, le fait qu'elle rend aveugle, qu'elle rend insensible. Colin va même jeter ses lentilles pour mettre ses lunettes et il ne voit pas mieux. Heureusement il voit le nain et la femme. Qui sont comme deux fils rouges qui le retiennent à la vie. Bruges à Noël avec une propriétaire enceinte qui les reçoit et qui s'appelle Marie et qui n'a pas de mari visible à l'écran. Il s'agit bien d'accueillir une nouvelle vie... et donc de tuer l'ancienne. Tuer nos vieux enfants pour laisser les nouveaux grandir en nous. Il s'agit bien de tuer les vieilles lois pour entrer dans l'amour, l'amour de soi. S'accorder le pardon. S'accorder le pardon, c'est bien s'affranchir d'un surmoi mortifère. 

 

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S
Tout à fait d'accord : In Bruges est un film riche et complexe !<br /> <br /> Le film est peut-être passé inaperçu en France (où effectivement les critiques qu'on m'a rapporté étaient mauvaises), mais pas ailleurs. Les critiques anglo-saxonnes lui ont réservé un accueil enthousiaste (79% de critiques positives d'après RottenTomatoes, ce qui est exceptionnellement élevé) et Martin McDonagh a été comparé par beaucoup – et un peu abusivement – à David Mamet (il faut dire que l'œuvre théâtrale de Martin McDonagh n'est pas inconnue aux USA à la différence de la France).<br /> <br /> Pour moi, le film parle de la culpabilité catholique (qu'on peut effectivement voir comme constructrice d'un surmoi démesuré). Cela dit, je mettrais en garde contre une interprétation psychanalytique dans la mesure où les racines irlandaise évidentes de l'histoire empêchent une telle analyse (Freud lui-même a dit que les Irlandais étaient immunisés contre la psychanalyse). Je mettrai plus l'accent sur le fait que la narration prend ses racines à la fois dans le cinéma américain et la littérature européenne. (Le film commence sur une sorte de variation sur "En attendant Godot". Sauf que Godot finit par arriver… et qu'il a un flingue.)<br /> <br /> Comme tu le dis d'ailleurs, le personnage de Colin Farell est un gosse moderne, adepte des jeux vidéo, qui refuse d'aller au musée et passe son temps à ronchonner. Il s'oppose à celui de Ken, amateur de culture classique. (Nous sommes ici dans l'unité des contraire chère à Lajos Egri).<br /> <br /> Le très curieux plan sur le gamin après que Colin Farell tue le prêtre (que je n'arrive pas à voir comme une figure avant tout paternelle, mais bien comme ce qu'il est primairement, c'est à dire, une pure figure religieuse) donne d'ailleurs l'impression première d'être un flashback, ce qui est évidemment volontaire. La mort de l'enfant qui tient dans sa main la liste de ses (bien anodins) pêchés fait écho avec la culpabilité que le tueur trainera pendant tout le film (culpabilité ressentie mais que Martin Mc Donagh réussi génialement à tempérer encore une fois par "l'unité des contraires", en donnant au tueur une personnalité "d'innocent", magistralement interprétée par Colin Farell…)<br /> <br /> Pour moi, Ken est une figure de mentor (ce qui lui donne certainement des attributs héroïque) mais le vrai héros du film (au sens de protagoniste principal) reste Colin Farell. Ce sont ses choix et son voyage vers une réconciliation avec la vie (peut-être trop tard) qui nous importent.<br /> <br /> Le personnage de Ralph Fiennes ne me semble pas vraiment être un "mauvais père", c'est plus une loi implacable mais non tout à fait dénuée de compassion. C'est certes la rigidité de ses principes qui le mène à sa perte, mais non son manque d'humanité (étant entendu que cette rigidité est aussi un moyen de le raccorder à notre humanité - on ne tue pas les enfants : voilà un principe auquel tout le monde peut être sensible). L'intérêt du personnage tient justement à son ambiguité. Ni mauvais ni bon, il représente la culpabilité (mortifère certes mais aussi nécessaire), et aussi une parodie (plus vraie et plus accessible que l'original) du Dieu catholique. Son suicide, sur l'autel de ses principes, me semble juste l'aboutissement de la crise dépressive du protagoniste et de la rébellion de son mentor. Intéressant d'ailleurs de voir qu'il se suicide sur un malentendu puisqu'il croit avoir tué un enfant au lieu d'un acteur nain – et raciste – ne voyant peut-être pas jusqu'au bout que l'enfant qu'il a vraiment tué est Colin Farell lui-même lorsqu'il lui a ordonné de faire ses basses œuvres.<br /> <br /> La dépression et la mélancolie de Colin Farell dès lors ne me semble pas le sujet du film (ce serait redondant), elle en sont juste la crise c'est à dire le dispositif qui permet de mettre en place le drame. Le film d'ailleurs n'a rien de dépressif et sa mélancolie plus celtique que psychiatrique encore une fois est toujours tempérée par un humour corrosif.<br /> <br /> ( Dans un tout autre registre, une scène m'a semblé particulièrement subtile : celle où les deux tueurs préviennent les américains de ne pas monter sur le clocher en raison de leur poids, ceux-ci se mettent en colère, comme si ces damnés européens n'avaient dit cela que pour les offenser. Plus tard, en passant, on apprend qu'un américain a fait une crise cardiaque en haut du clocher. Je me demande si y voir un écho de l'actualité récente serait tiré par les cheveux…)<br /> <br /> Malgré quelques divergences d'interprétation, je suis d'accord avec toi qur le fond. Le film utilise de façon géniale la ville de Bruges. Son succès tient aussi au fait d'introduire les oripeaux du polar anglo-saxon dans une ville typiquement européenne, qui respire la tranquillité, (tout en moquant au passage de façon jouissive un certain cinéma européen prétentieux, ce qui explique peut-être les réactions négatives d'une certaine critique française habituée à défendre le genre de films que Mc Donagh égratigne au passage).
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