Je suis écrivain
Colin Farrell a raison : le mec qui a fait ce film est extrêmement intelligent !
C'est un très beau film sur le surmoi (incarné par Harry lui-même joué par Ralph Fienes) et la dépression et la mélancolie que je vois vraiment comme une relation à l'enfant que nous portons en nous... Cet enfant que nous n'arrivons pas à perdre, comme nous n'arrivons pas à mourir à nous-mêmes.
La mélancolie (et son pendant que la dépression peut être) renvoie à cette entreprise que nous faisons en nous-mêmes : ce que nous devons tuer de l'enfant en nous pour renaître, l'enfant que nous devons protéger (nain ?) pour continuer à vivre...
Le surmoi tue pour des principes, il ne déroge pas des principes, il ne change pas, il ne se module pas, il est donc un tueur froid et implacable. Or nous savons que si l'on veut survivre, il y a à regarder chaque instant dans ce qu'il apporte de nouveau, dans ce qu'il présente une épreuve qui nous permet de mieux comprendre, d'agir avec plus de conscience. La capacité à s'adapter, à choisir entre la vie et la mort est bien ce jeu de va-et-vient entre le surmoi (ici le mauvais père, la loi dans ce qu'elle a de mauvais) et le moi. C'est en écoutant les ordres qu'on met des gens dans des trains à bestiaux. Il faut savoir tuer l'enfant, il faut savoir choisir le courage de continuer après la mort de l'enfant (qui, dans le film, se cache derrière le père quand il est tué. Bien joué !), il faudrait que le père meurt sans tuer l'enfant.
Le rôle de Ken est superbe : il incarne sans doute le bon père, celui qui transmet, celui qui dit stop pour la nouvelle génération, le régénérateur. Il est du tragique : ce que nous devons sacrifier pour arrêter le cycle tragique de l'existence, la reproduction d'un schéma de génération en génération qui doit un jour s'arrêter (en opposition au surmoi ! aux morales qui aliènent l'individu). C'est la définition du héros. Il arrête un processus présent depuis des générations. Le vrai héros de ce film est sans doute Ken. Puisqu'il comprend, il voit, il sait. Et il agit, il y va !
Il y a beaucoup d'autres choses dans ce film. Il y a un décalage et un humour assez incroyables. Il arrive à nous faire rire du meurtre d'un enfant ce qui est assez fort quand même. Ce qui apporte une sensation assez incroyable, celle d'un certain détachement vis-à-vis du surmoi, de la culpabilité, de la dépression même qui est ici vécue comme une mortification. Dans ce détachement, je trouve cette sensation de compassion pour le personnage de Colin Farrell, et donc pour nous tous, humains. Nous sommes juste des humains, ok ? Alors avec la compassion, arrive cet amour pour soi que Colin Farrell a totalement perdu et pour cause ! Et on a envie de lui donner.
Je vais finir sur la ville de Bruges : quelle idée ! Bruges est le paradis, la ville de l'enfance, le rêve flamand et Colin Farrel le considère comme un enfer !! Encore au stade de l'enfance, Colin refuse de découvrir le nouveau, de sortir d'une situation pour en commencer une nouvelle, déteste Bruges et le merveilleux qui va avec parce qu'il est en pleine dépression. Le réalisateur montre bien l'aspect régressif de la dépression, le fait qu'elle rend aveugle, qu'elle rend insensible. Colin va même jeter ses lentilles pour mettre ses lunettes et il ne voit pas mieux. Heureusement il voit le nain et la femme. Qui sont comme deux fils rouges qui le retiennent à la vie. Bruges à Noël avec une propriétaire enceinte qui les reçoit et qui s'appelle Marie et qui n'a pas de mari visible à l'écran. Il s'agit bien d'accueillir une nouvelle vie... et donc de tuer l'ancienne. Tuer nos vieux enfants pour laisser les nouveaux grandir en nous. Il s'agit bien de tuer les vieilles lois pour entrer dans l'amour, l'amour de soi. S'accorder le pardon. S'accorder le pardon, c'est bien s'affranchir d'un surmoi mortifère.