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Je suis écrivain

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Séraphine

 Je me suis souvent demandé : y a-t-il une intrigue dans telle ou telle fiction (thème cher à mon ami Denys Corel - voir son blog dans mes liens) ? Il y avait dans cette question une réelle angoisse. Sans doute pour des raisons sociologiques, familiales, personnelles, je déteste cette sensation désagréable de devoir atteindre ce but comme rendre une bonne copie à une instance supérieure. C'est sans doute aussi lié à l'école, à ma relation au surmoi, au père, à Dieu, que sais-je ? Tout se mélange et c'est un sujet assez complexe. Il s'y joue aussi (je mets aussi car il s'agit d'une intrication de raisons venant d'origines diverses) cette lutte (construire car je ne vois pas pourquoi il y aurait un antagonisme entre ces différents aspects) entre l'intime et le non-intime, le personnel et le non-personnel. Certaines personnes ont une répulsion pour l'intime et le personnel se targuant, eux, de raconter des histoires universelles. Il n'y a pour moi aucun antagonisme et le débat ne se situe pas là. Ann Lamott a été une de celles qui m'a fait lâché la pression (vis-à-vis de ces petites voix intérieures qui me hantaient quand j'écrivais, regardais un film) dans son livre Bird by bird. Elle parle très bien de cette angoisse et du fait qu'elle bloque la création. Elle distingue l'intrigue et l'histoire. 

Cette question m'est revenue en voyant Séraphine de Martin Provost, film retraçant la vie d'une peintre du début du vingtième siècle. Séraphine me semblait raconter une histoire, l'histoire. Une fillette perd ses parents à huit ans. Plus tard, son fiancé disparaît sans un mot d'explication, elle se réfugie chez les bonnes soeurs, préfère garder son indépendance et repart vingt ans après tracer son chemin jusqu'au jour où elle entend la voix de la Sainte-Vierge qui lui dit de peindre. Alors elle peint. Le film raconte cette rencontre improbable, mais réelle (qu'il faudra rendre plausible ce qui n'est pas facile) entre cette femme solitaire qui peint des fruits dans une chambre de bonne en chantant des cantiques avec du rouge et des bougies et un marchand d'art allemand (l'Ennemi !) qui acheta les premiers Braque et Picasso, découvre le douanier Rousseau. Alors commence une véritable histoire d'amour digne d'un conte des Mille et une nuits : il y a l'ignorance, l'approche, l'attendrissement, l'apprivoisement, la découverte non voulue de l'art de l'une par l'autre, la reconnaissance, l'encouragement, l'amour, la séparation qui permet à l'une de développer son art dans la solitude et la foi les plus intenses (Blanche-neige dans son couffin de verre), le chemin des retrouvailles, l'accompagnement, l'euphorie, le débordement, la chute de l'une, le succès de l'une, l'accompagnement jusqu'à la fin de l'un pour l'une. Et au centre de cette danse entre ces deux êtres humains tellement spécifiques, si différents, le feu de la création. Leur façon de faire l'amour à l'univers (l'une vit seule, l'autre est homosexuel : ils sont à l'époque des marginaux en matière de sexe et d'amour).

Quand je dis amour, je ne le réduis pas à une relation entre deux amoureux, mais je parle de la relation à l'Autre dans ce qu'elle présente l'approche du radicalement différent, et donc terrifiant et de nouveau. Le marchand, Willem, voit ce qu'il y a de nouveau dans l'art de Séraphine, il découvre le trésor quand les autres sont aveugles et méchants avec la créatrice. La croyance, la certitude de Willem sont un détonateur dans la vie de Séraphine. Il la voit, il la reconnaît, il l'accompagne, il l'aime. Elle qui n'a jamais été aimée ne le croit pas. Il y a alors quelques phrases échangées sur cette incompréhension entre la non-aimée et le nouveau aimant ("je te reconnais comme être humain, comme appartenant à l'humanité jusque dans ta folie"), entre le bourgeois et la prolétaire, l'homme et la femme (comme par hasard le bourgeois est un homme et le prolétaire une femme, l'homme le marchand et la femme la créatrice, l'homme le rat de la ville en direct de la modernité et la femme le rat des champs en connection avec la nature). Ils créent une relation au-delà de tous ces antagonismes : elle est française, il est allemand en 1914... Le résultat c'est une création. C'est créer du nouveau, fabriquer au-delà des idées préconçues parce qu'ils sont tous deux animés par la vision du feu intérieur, ce qui est juste pour eux. Ils sont d'emblée au-delà des étiquettes dès le début de leur rencontre. Dans chaque détail. Sans un mot. Ils ne copient personne, ils ne se réfèrent à personne : ils ont une sorte de liberté chacun dans leur domaine. Ce sont deux êtres avec un coeur ouvert.
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