Je suis écrivain
Depuis quelques jours, je voulais remercier mon voisin d’avoir téléphoné à la police. Mais je ne le fis pas : je me suis dit : « si je vais sonner à sa porte, il va penser des trucs et je vais être en danger. » Pour les mêmes raisons que pour celles qui ont fait qu’il a appelé la police. Le propre d’une femme est qu’elle a une ouverture. Et rares sont les enfances où on nous apprend à protéger cette ouverture. On oublie l’ouverture, on n’en parle pas. On oublie qu’elle se ferme, qu’elle s’ouvre. Sauf les filles entièrement voilées, même les yeux. Surtout les yeux. Le regard est l’ouverture qui mène au sexe. C’est lui qui dit oui ou non.
Je voulais descendre à l’étage de mon voisin pour des raisons qui me sont propres. Je ne le fis pas. Immobile dans la jungle. Un jour, l’ampoule de mon palier pète, quelques heures plus tard l’ampoule de l’étage en-dessous pète. Il faut donc descendre les deux étages dans l’obscurité. La nuit tombe, je descends le chien. Et quand je remonte, il fait noir, une porte s’ouvre. Un homme sort. Je dis : « Je ne sais pas à qui je dis bonsoir, mais bonsoir. » L’homme dit : « C’est moi, tu ne me reconnais pas ? » Je réponds : « Mais je ne te connais pas. » L’homme dit : « C’est moi, j’habite ici. » On ne se voit pas. Mon mentor m’a dit qu’en écriture, il ne faut pas expliquer au lecteur. Alors je n’explique pas. En observant la silhouette dans l’obscurité, une voix masculine disant : « c’est moi, tu ne me reconnais pas ?», je ressens une étrange émotion, comme une tendresse derrière mon bouclier.
Je suis remontée, j’ai dansé dans le noir (dans le noir le surmoi me fait moins chier car dans ces situations il m'envoie des messages terribles, méchants, immondes) en voyant sa fenêtre ouverte avec la lumière allumée. Des jours plus tard, j’ai pleuré. Je ne peux pas te parler parce que tu es jeune, parce que tu as une autre couleur de peau, parce que tu parles mal français, parce que je suis une femme et que tu es un garçon, parce qu’on m’a dit qu’il ne fallait pas fréquenter les hommes, les jeunes, les pas lettrés, les étrangers. Si j’avais suivi mon instinct, si j’avais quelques années en moins et quelques blessures en moins, je t’aurais pris dans mes bras. Parce que profondément, moi j’en ai rien à foutre que tu sois un homme, un jeune, un étranger, d’un autre milieu social. Je ne suis donc pas moi. Je culpabilise plus que j’ai peur. Parce qu’on nous a pris le feu, le feu sacré, le feu entre les jambes, le feu du cœur, le feu des poumons. Mon mentor me comprenait quand je lui disais que pour moi, la vie c’était ça… voir les signes du réel comme une histoire qui se déroule devant nous. Regardez, j’ai attendu, je ne suis pas descendue et l’ampoule a pété… et il m’a dit : « c’est moi, tu ne me reconnais pas ? » Non je ne te reconnais pas. Je ne veux pas voir ce qui est. Je ne peux pas voir, l’ampoule est out of order. Sauf quand j’écris. Tout apparaît parce que je lis l’histoire que j’ai écrite. Mes désirs apparaissent. Dans l’obscurité je sens mes désirs monter le long de mes jambes.