"Celui à qui on a fait du mal fera le mal"
Il l'a fait. J'en suis baba. Je suis l'oeuvre de Ridley Scott depuis le début. J'ai fait mon mémoire de maîtrise de cinéma sur Alien ("Alien,c 'est moi") et mon mémoire de philosophie (maîtrise) sur le barbare ("Le barbare et Nietzsche). Le but étant bien sûr d'établir les corrélations entre les deux thèmes, qui n'en sont qu'un pour moi : ce que j'ai fait dans ce que j'ai écrit en fiction. Ridley Scott rejoint les deux thèmes dans son dernier film.
Mon rêve serait d'écrire une thèse sur l'oeuvre de Ridley Scott qui traite admirablement de la problématique de l'étranger (dans chacun de ses films) et donc de l'ennemi parfois sur le plan politique. D'Alien, il arrive au barbare, le terroriste, l'ennemi de l'Amérique : la figure de l'Autre, incarnée par ce que nous appelons faussement l'Arabe dans Mensonges d'Etat (body of lies).
Ridley Scott traite du sujet avec une finesse que peu doivent voir. C'est pourtant LE sujet actuel ! Puisque l'Occident se bat contre le terrorisme : des Français, aujourd'hui, se battent en Afghanistan (qui, en fait, occupent ce pays comme les Allemands nous ont occupés en 1940 et cela dérange très peu de monde). C'est juste un exemple parmi d'autres pour montrer combien nous sommes impliqués.
Dans son dernier film, Ridley Scott y démontre toute l'impuissance des Américains : ils savent que la guerre, c'est premièrement désigner un ennemi. Ils le font très bien de créer un ennemi. Mais ensuite ils n'arrivent pas à gagner la guerre parce qu'ils ne saisissent pas que cet ennemi est un Autre à part entière. Les Etats-Unis est comme un nouveau-né qui n'a pas appris à se défusionner, à identifier que l'angoisse n'est qu'issue d'une confusion de la relation à quelque chose qui va s'avérer exister en dehors de soi. Que le rapport à l'angoisse renvoie au passage entre le dedans et le dehors, au fait de gérer cette étrangeté qu'il y a une altérité en dehors de soi. Que même la mère est hors de soi, n'est pas soi, a une existence propre.
Russell Crowe incarne cette voie (voix... il parle à son téléphone portable pendant tout le film qui commence sur sa voix qui expose le problème) qui ne peut pas comprendre qu'un autre langage, qu'une autre vie, qu'une autre vision existe. Donc il ne peut pas être en relation avec l'Autre, de ce qui est différent de lui. Il n'est jamais dans l'échange, il parle mais ne communique pas : il ment, il ne donne pas les informations à ceux qui travaillent avec lui, ce qui entraîne des morts. Il est en ce sens malade : il n'y a pas de passage entre son dedans et le dehors. Il n'y a pas de différent de lui. Il est dans la toute-puissance du Un qui caractérise la pathologie principale de l'Occident : une vérité, une science, le bien et le mal, un système, un Dieu (dommage car en un sens la chrétienté a raté le génie de la trinité), une monnaie. Alors que certaines pensées orientales comme le Tao : du Un vient le deux, etc. pensent autrement.
L'incapacité à pouvoir envisager une autre possibilité, un autre champ, une autre vision mènera sans doute l'Occident à sa perte. Russell Crowe incarne ce système : Ridley Scot montre son impuissance, son arrogance, sa bêtise et aussi ses bons côtés. En face, Leonardo DiCaprio incarne une alternative : il comprend que ces "Arabes" sont des autres et qu'ils y a des alliés, des ennemis, des hommes, des femmes, une multiplicité faite d'humains. Il les connaît, il vit avec eux, il les considère, il les aime. Il essaie donc de faire la guerre pour la gagner mais, voilà, contre lui il a l'aveuglement américain qui est dans l'incapacité intellectuelle de comprendre la dialectique (et la dynamique) du conflit. Et..I il y a son homologue jordanien, Hani, et d'ailleurs quand Leo prononce son nom, ça ressemble à Honey (miel, petit nom qu'on donne à son amoureux). Hani est un autre avec des lois qu'il respecte. Elles sont ce qu'elles sont mais elles ont le mérite d'être claires et efficaces pour le combat qu'il mène. Puisqu'il est important de noter qu'il y a un combat et qu'il faut le mener ce que ne font pas les Américains qui s'embourbent dans l'inefficacité. Malgré sa puissance technologique phénoménale, le système américain reste impuissant parce qu'ignorant des règles élémentaires de l'art de faire la guerre. Impuissance face à laquelle il entretient un déni démesuré qui anéantit la planète. Il croit qu'il est le premier peuple à vivre sur la planète (comme un enfant), que sa civilisation (ils se croient civilisés !) est la première dans tous les sens du terme. Il n'a aucune valeur morale (comment s'imposer au monde dans une telle posture ?) alors que le Jordanien en a. Je ne parle pas du contenu de la morale, je parle d'en avoir une.
Comment peut-on gagner une guerre en étant si ignorants de l'Autre ? C'est juste impossible. Sans parler de sentiments, ou de bons sentiments, c'est une question de bon sens. Je ne sais pas s'il est nécessaire de dire combien leur ignorance et leur mépris pour l'autre monde peuvent paraître comiques, destructeurs et d'une absurdité flagrante. Je ne sais pas comment dire combien la démarche de Ridley Scott me touche parce qu'elle exprime toute cette merde dans laquelle nous sommes, même au quotidien, face à notre rencontre avec l'Autre. Le mépris, l'angoisse, la haine, l'héritage de nos colonies, notre profonde ignorance de ceux qui sont différents (et encore sont-ils si différents ?) imprègnent beaucoup de personnes. J'admire chez Ridley Scott cette façon subtile de mêler l'intime et le politique. Et ce dans toute son oeuvre. Il travaille véritablement à tous les niveaux, y compris dans sa mise en scène, sur cette interaction entre le dedans et le dehors. Ici il y excelle avec sa vision de la technologie qui fait que nous sommes au dedans (avec les caméras, les téléphones portables oreillettes dans l'oreille, l'enfant de Russell Crowe qui se lève le matin avec un père qui téléphone à son agent en Irak) mais en restant en dehors, dans le cas de Russell Crowe car il n'a pas la clé de compréhension : il mélange le dedans et le dehors, il n'a pas de limite, de frontière : il est comme un nouveau-né. Souvent Leonardo DiCaprio le reprend en lui disant qu'ils sont différents. Russell entre dans l'appartement de Leonardo sans le prévenir, il lui fait une surprise. Tout le film est jalonné de détails dans ce genre qui montre très bien cette problématique du dedans et dehors, de la résonance de l'intime et du politique, et vice et versa. Le terrorisme, c'est au dedans de nous que ça pète, c'est chez nous que ça flambe. Parce qu'il y a quelque chose en nous d'occidental qui n'est pas réglé par rapport à cette problématique de l'Autre. L'Autre qui n'est pas regardé comme autre, qui n'est pas considéré comme un alter ego, a toutes les raisons du monde de faire exploser la planète.
Leonardo DiCaprio incarne une position intéressante : il comprend les moeurs de l'autre, essaie une vraie relation (au passage nous apprenons ce que sont les conditions et les règles d'une relation : ça manque aujourd'hui) avec le Jordanien mais il est squizzé par son chef (Russell Crowe) et donc mis en danger. Il y a des séquences extraordinaires où on voit un Américain comprendre les moeurs de l'autre, qui ne mélange pas tous ces basanés (ce qui n'est pas le cas des autres Blancs) : il parle l'Arabe, il connaît les différents pays, il détecte l'accent chez l'Iranienne qui le soigne. Il a une connaissance de l'autre parce qu'il est dans un véritable intérêt pour celui-ci.
Je retrouve alors une partie de la problématique d'Alien. Ripley, l'héroïne d'Alien interprétée par Sigourney Weaver, va vers l'Autre représenté dans ce qu'il a de plus effrayant par le monstre Alien. Mais il s'agit d'une représentation du dehors, avec un alter-ego dedans le dehors. Il nous fait peur parce qu'il est dehors... Comprendre que la mère est dehors, n'est pas nous provoque une angoisse abyssale à laquelle il nous faudra survivre. Ripley se bat contre cette représentation pour devenir un être humain. Ce que Leonardo DiCaprio fait avec les "Arabes".
Leo reste au Moyen-Orient parce qu'il s'y sent bien, parce qu'il est un étranger chez lui (il ne partage plus de codes communs avec son pays d'origine, il divorce "comme tous les Américains" : ce qui rejoint la théorie que les Américains ne savent pas faire avec l'Autre), parce qu'il est dans la relation avec l'autre incarnée par une femme (eh oui, c'est aussi ça la relation à l'Autre). Et enfin l'Amérique toute-puissante (figure parentale, maternelle ?) arrête de le surveiller (ils le surveillent tout le temps mais n'arrivent pas à agir quand il est réellement en danger : parfaite démonstration de leur impuissance). Il part avec le pire ennemi des Etats-Unis : l'Iran (ce n'est pas pour rien qu'elle est Iranienne, cette femme et en plus c'est une femme !)... et il va lui faire l'amour. Mais nous ne serons pas là pour voir car il reste encore de l'inconnu, du secret, de l'intime... et le volet noir qui tombe sur Leo qui achète des pâtisseries pour aller vers son Autre : du sucré en Moyen-Orient est un superbe cadeau de Ridley Scott pour son héros, une profonde respiration pour le spectateur qui sait qu'il y a encore un espace de liberté (de secret), qu'il y a de la liberté si un seul Américain qui renonce à son pays parce qu'il a compris qu'il n'incarne plus son rêve, si un seul Américain reste chez les "ennemis" qui sont les seuls à pouvoir lui sauver la vie (parce qu'ils savent y faire, parce qu'ils ont des valeurs : on a besoin des deux pour gagner un combat : une ligne de conduite et des savoir-faire). Russell Crowe dit que Leo est seul. Il est seul, il n'est pas tout à fait seul, oui, il est sans l'Amérique et alors : cela veut dire que, comme Ripley, Leonardo est libre... parce qu'il a avancé seul dans la pénombre vers l'Autre. Dans la peur. C'est ça être un héros, même un héros de tragédie. Il est décollé de l'antre de la civilisation occidentale qui se croit supérieure, il est décollé de la mère intrusive qui surveille tout : il a grandi. Et le monde aussi.