Hier j'ai découvert quelqu'un.
Après l'épisode douloureux de la semaine dernière, (les épisodes devrais-je dire, puisque je n'ai pas parlé du plus important), j'ai croisé la personne qui m'a fui et c'était comme dans un livre, un livre de Marie Debray et je me souvenais d'Eric disant "la vie devrait être comme dans les romans". J'ai juste ressenti la scène comme si je mangeais un met nouveau parce que la vie, c'est ça : accueillir le nouveau. Je décidai l'option : "laisse venir et observe." J'avais mon walkman sur les oreilles, quand je sortais de l'abri à vélo, je l'ai vu. Puis je l'ai regardé. Pour avoir été bannie pour ma capacité à ressentir, je me suis dit que j'avais la grande chance d'être dans la sensation et que j'allais m'en délecter. J'ai ressenti une émotion, presque de la tristesse, mais en même temps j'ai ressenti mon corps et ma respiration. J'ai vu que c'était rien et tout. Je ne sais pas ce que la personne m'a dit, pas vraiment puisque j'avais la musique dans les oreilles. Et comme c'est une mascarade, autant la jouer. Avec un peu d'ironie. Je suis toujours étrange parce que je ne comprends jamais pourquoi on se parle quand ça ne sert à rien : "Pourquoi me parle-t-il ? Ca lui apporte quoi ? Qu'est-ce qu'il en a à foutre ?" Il en a rien à foutre mais il me parle. Pour ne rien dire. Quand nous sommes entrés dans le couloir de l'escalier, j'ai vu que sa tête penchait avec les épaules tournées en dedans. Son cou était à découvert et j'ai eu envie de poser ma main dessus. Mais je n'ai pas bougé et continuai à le regarder vraiment avec une attention discrète. J'enregistrai au maximum : ses boutons sur le visage, sa nuque rasée, ses chaussures fines et noires. Je ne l'écoutai pas ; ses paroles m'ayant déjà blessée, je les maintiens donc à distance. J'ai changé : je ne livre aucune information puisque tout peut être retourné contre moi. Je sais que mon visage est doux, peut-être dévoilant de la fragilité. Dehors, je croise le visage d'un jeune homme. Son regard me regarde et je le regarde. Je soutiens le regard. Il est beau. Il a un regard fort et habité.
Quelques heures après, j'ouvre un livre, je commence par la préface et j'hallucine : "Mais il y a la présence des autres. On les suit du regard et l'on note leurs gestes. Encore si on pouvait en rester là. On vivrait sans angoisse. Mais quand ils vont vers vous, tout change. Vous en êtes. Toute approche vous lie. Il s'est saisi de vous. Vous vous voyez impliqué dans un ensemble de gestes qui ne sont pas les vôtres. (...) Il vous tenait dans sa présence. Vous êtes son détenu. L'angoisse vous saisit. Vous voudriez avoir raison de lui. Mais les présences ne se raisonnent pas. Vous ne pouvez pas le réfuter, lui. Présence fait loi. Vous voudriez donc lier connaissance avec lui. Ainsi on pourrait s'expliquer. Mais il n'y a pas d'explications. On n'entend toujours que ce que l'autre dit. Il n'y a pas moyen de lui en faire dire plus. Et c'est terrible d'écouter ses silences. Il faut décidément que vous le quittiez. Dîtes-lui donc : je pense, donc je suis, ou quelque chose dans ce genre. Ou dîtes simplement : moi. Mais cela, vous ne sauriez le dire. Car en le disant vous vous rendriez coupable. Vous vous êtes mis à marcher allègrement : moi, je suis moi. Mais vous n'étiez pas seul. Il y avait l'autre avec vous. Le moi n'est qu'un oubli. Il vous a suivi des yeux. Et vous ne vous êtes pas retourné. Mais sa présence vous suit. Son absence vous le rend présent. Tout est ainsi fait de présences et d'absences." Bernard Groethuysen, préface du Procès de Kafka. Je retrouvais dans ces lignes et celles qui suivent tout ce que je venais d'éprouver. Je me sentis réconciliée aussi avec cette idée que j'ai et que peu d'amis partagent autour de moi que nous sommes embarqués. Tout est là, nous ne pouvons y échapper. Pascal, Spinoza et maintenant Kafka à travers les mots de Groethuysen ont travaillé sur ça. Que faire avec ça ? Cette lucidité et cette angoisse du vivant même que nous sommes embarqués. Alors que l'être humain tente d'échapper en permanence. La pratique de la méditation inverse ce processus. J'ai toujours eu cette intime sensation de ça : faire face puisque nous sommes sur une route et que les épreuves qui s'y dressent sont bien le vivant pur. Ne pas affronter, c'est ne pas vivre. C'est peut-être pour cela que j'ai eu tant de mal à comprendre la notion de refoulement (il est sûr que je refoule des choses), de déni et de fuite (car fuir où ?). C'est pourquoi je me suis déjà tellement énervée quand l'autre me disait : "Oublie tout, fais comme si de rien n'était, ça n'a jamais existé." Parce que je ne comprends absolument pas comment on peut dire ça. Et encore moins le vivre. Puisque ce n'est pas possible et ce n'est pas vrai. Qu'une telle attitude nous rend malades ! On peut faire semblant, mais faire semblant n'empêche pas le fait que ça existe. C'est là où j'ai souvent été différente et décalée. C'est là où il y eut immanquablement incompréhension avec les autres. C'est là où je rejoins le tantrisme qui pense qu'il faut être présent. Entièrement présent. C'est ça être en amour. Groethuysen dit : "La leçon de Kafka est une leçon d'amour." Le monde est kafkaien. Il a vu. Ce que les autres ne voient pas. Ce n'est pas que je me suis trompée : j'ai juste été dans le monde. Maintenant je suis avec Kafka.