J'ai envie de vous dire sans être impérative : "Allez voir Ne me libérez pas, je m'en charge", documentaire sur Michel Vaujour qui passa vingt-sept ans en prison, dont dix en isolement (Q.H.S). Si vous avez lu l'article d'avant, vous aurez une des raisons (entre autres) pour laquelle ça me touche. Mais ça touchera tous ceux qui se posent des questions sur l'humain, le sens d'une vie, le rôle du politique. Par exemple, les choix d'une société qui décident qu'une voiture est plus importante qu'une gamine de quatorze ans. Vaujour fait trente mois pour vol de voiture (il a à peine 20 ans je crois), Fourniret en fait trente-six pour viol sur mineur de moins de quinze ans. Je pense que ça a un peu changé maintenant. Mais c'était à l'époque. Je ne vais pas raconter le film, ni le parcours de Vaujour qui montre bien dans quel système politique nous sommes et en quoi il est absurde quelque part. Cette parole tombe juste quand Rachida Dati veut mettre les enfants de douze ans en prison. On sait que les pays qui punissent le moins avec des soins et des incarcérations adaptées ont le moins de délinquance. On sait sauf cette bande de dingues pour qui les Français ont voté.
Mais ce n'est pas le ton du film. Il s'agit d'un homme. C'est quoi un homme ? Un destin ? Vivre ? Donner du sens quand on est parti dans le non-sens de la toute-puissance (qu'est-ce qu'il en parle bien. Que c'est impressionnant quelqu'un qui comprend ce qu'il a fait !), comment la transformation des valeurs peut-elle s'opérer par la spiritualité comme Foucault dirait ? Comment reprend-t-on le contrôle sur l'angoisse, la peur de la mort, l'emprise de l'autre, le système qui broie de l'humain ? Comment se forme le self ? Comment la conscience se forme ? La parole, le regard de cet homme m'ont nourrie. Et je me rends compte comme je me sens frustrée de cette absence de parole en notre monde. Je dis souvent : "Ou sont les adultes ?" Ou sont ceux qui ont vécu et acquis des savoirs après leur expérience, qui pourraient transmettre ces savoirs ? Ou sont les sages ? Ceux qui ont vécu se taisent pour les raisons que j'ai expliqué dans le mail précédent. Il y a si peu de gens qui écoutent.
Cette parole est rare et précieuse, mes oreilles sont toute ouïes à ce type de parole. Il y a un moment où on arrête de s'échapper, de s'évader parce que la solution est d'aller au bout là où on est et qu'alors on voit ce qui se passe après... Principe de la méditation que j'ai mis tant de temps à comprendre. Contenir, tenir, avancer. Je me souviens de Stéphane qui voulait s'évader et faisait des plans incroyables, on avait des codes au téléphone pour en discuter, tout était en métaphore pour ne pas se faire griller par les matons. C'était un art poétique très développé ! Assez comique en définitive. C'était intéressant d'avoir des discussions sur cette éventualité qui revenait à discuter sur le respect de la loi, surtout quand elle est injuste. Je pensais qu'il avait besoin d'en parler, d'évasion, même s'il ne le faisait pas. S'évader, c'était encore garder le lien avec l'administration pénitentiaire, la justice, la Loi, puisqu'en cavale, on est poursuivi : on n'est jamais libre. On reste l'esclave du système. La meilleure façon de couper le lien est de sortir par la porte sans rien leur devoir. Mais ce n'est pas facile de couper ce lien. Ca peut paraître paradoxal, mais ce genre de gars cherche la confrontation avec le contenant, veut garder le lien avec ce qui répond : le système pénitentiaire. C'est tout le développement de Winnicot sur la délinquance et la déprivation. Si Stéphane était nourri par un autre lien, il n'avait plus besoin du lien avec ses bourreaux. Et il l'a compris et choisi. Il a compris que ce n'était pas de la soumission envers eux, mais sa liberté à lui de fabriquer autre chose là où c'était quasiment impossible. Je l'ai vu au fil des années se détacher du lien aux bourreaux. On voit bien chez Vaujour cette problématique du lien, du manque de lien, qui entraîne le manque de la confiance, confiance qu'il a retrouvée avec son copain de braquage, "c'était la famille", c'était le lien manquant jusque-là. Ce lien lui a permis ensuite de se construire lentement, très lentement (en passant par la destruction). Il avait connu le lien qui permet de rétablir un minimum de confiance qui fait que l'individu peut se construire. Quand on sait intimement que le lien est possible avec quelques autres, on est sauvé. Parce que c'est le lien avec soi qu'on construit. On peut être aimé et exister sans passer par la toute-puissance. Et c'est presque comme impossible quand on a perdu l'innocence.
Ouhaouh, les quelques phrases de Vaujour sur l'innocence sont à couper le souffle. Comment se reconstruire après la perte de l'innocence ? Il donne la réponse sans la donner. C'est cette chose qu'il a construit avec cette femme qui a perdu son innocence pour lui, mais a tout vécu par amour. J'ai vécu ça de voir quelqu'un vivant des choses tellement extrêmes et pouvoir tenir parce qu'il a quelqu'un à aimer, parce qu'il se sait aimé. C'est en ça que je sais que l'amour est une arme incroyable et que la manipulation en amour a la force et le pouvoir de tuer un être vivant. Je sais que j'ai encore du travail pour avoir une idée de ce que j'ai vécu avec Stéphane. Je ne saurai sans doute jamais la vérité, il n'y en a sans doute pas. Parce qu'en fait c'est complexe. J'ai toujours retenu une part de confiance. Et encore aujourd'hui. Il n'a jamais gagné ma confiance totale. Il y a des choses que je ne saurai jamais. Et lui non plus. Stéphane est du genre à zapper très vite les choses, Vaujour parle bien de ça. De cette radicalité radicale. Aujourd'hui je la comprends mieux. Il avait déjà perdu son innocence et il connaissait par coeur la mienne.
Quand le film s'est fini, la femme à côté de moi qui avait pleuré pendant la projection m'a dit : "Il est sublime ce film", j'étais bouche bée. Puis je lui ai dit : "Vous avez vu comment on construit un homme dangereux." Puis on a discuté. C'était mignon et un joli moment.
"Quand j'ai pris la balle dans la tête, j'ai entendu quelqu'un dire "Celui-ci ce n'est pas la peine, il est mort" et j'ai pensé : "Tu n'as jamais été aussi vivant que moi."