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Je suis écrivain

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Les exaltés de l'éprouvé vital

sont décalés par rapport à ceux qui n'en sont pas. C'est comme vivre dans deux mondes différents tout en ayant tous les pieds sur la même terre. Je m'en suis toujours voulu d'être comme ça, je pensais que j'étais punie, qu'il fallait que je me soigne, que je payais quelque chose, d'éprouver autant, (la douleur comme la joie), de chercher autant, de voir autant les choses.

J'ai trouvé des compagnons dans les poètes, les écrivains puisqu'ils sont, eux-mêmes, des exaltés de l'éprouvé vital. Carson mac Cullers décrivant l'intensité de la solitude des temps modernes, le manque d'amour qui mène les gens aux suicides, tous ces destins faits de lambeaux et d'étoiles. L'expression (exaltés éprouvé vital) est de mon grand-père, elle me rappelle Rumi, poète perse mystique du 13ème siècle. Vendredi, j'ai lu dans Vie secrète de Pascal Quignard (un petit chef d'oeuvre) que mystikos en grec signifie silence. Ouhaouh, le silence : il m'a happée toute la journée d'hier. Après la soirée de lundi où les pensées positives étaient revenues, avec une bienveillance et de la lumière dans la poitrine et un calme surprenant, le mardi d'hier a été une lente méditation de rien. Je ne pouvais rien faire qu'éprouver un truc étrange qui me scotchait. Inutile de dire combien j'ai culpabilisé d'être une exaltée de merde de l'éprouvé vital de couille.

Je repensai à une femme en atelier qui, la veille, pleurait. Je sentais bien quelques choses sur elle pour savoir des choses sur elle et ouhaouh, je me disais en rentrant : "Comment peut-on se remettre de certaines choses ?" L'autodestruction d'une personne parce qu'un adulte l'a détruite enfant. Hier je me détestais de me voir dans cet état de loque, état venu du fait que je sentais le non-amour de l'autre (je ne sais pas où est le vrai car je ne comprends rien). Comment peut-on a ce point de ne pas s'aimer soi parce qu'on nous a signifié que nous n'étions pas aimables ? (l'expression est de mon père : "Tu n'es pas aimable" : comme ça c'est simple).  Et bah ça fonctionne. "Si l'autre me traite comme de la merde, c'est bien que je suis de la merde". Pour s'en sortir, il faut déconstruire ce raisonnement implacable et mortel. Car pourquoi l'autre nous veut sans nous aimer ? Ca, c'est un grand mystère. Je trouve que les affaires de l'amour (courtois) devraient être réservés à ceux qui en connaissent les enjeux, les règles, l'intelligence, l'engagement (c'est un art et un travail) et le reste pour les autres. Sans jugement. Ce qui est chiant à notre époque, c'est la confusion des genres. C'est pour cela que c'est la guerre. Et la méfiance, et la défiance, et la suspicion.

J'avais envie de dire à cette femme : "Aime-toi, putain, aime-toi, c'est ton arme." Je lui dis, mais je ne me l'applique pas. Je retombe dans le piège du pouvoir de l'autre qui ne m'aime pas. J'en arrive à m'en vouloir à moi d'être le coeur ouvert, dans la proposition de la rencontre (attendez, nous ne parlons pas d'une relation amoureuse ! Je décrypte avant), rencontre qui m'a été proposée par cet autre. Bien sûr, je m'en voulais de lâcher mon roman.
J'ai l'impression qu'on me demande l'impossible : je dois être dans le désir (c'est-à-dire l'exaltation et l'épreuve du vital) et en même temps, docile comme une petite chienne qui attend son heure, soumise au bon vouloir de l'autre, qui ne doit pas dire son désir. Donc je dois être dans le désir sans être dans le désir. Et c'et là où je bug, où je suis perdue, où je me trouve complètement débile (je ne rigole pas) et dans une angoisse totale. Parce qu'il y a une injonction contradiction et une incompréhension dans le monde dans lequel je vis. En gros, je dois donner. Sans rien attendre que l'attente. "Ah oui, c'est bien les filles indépendantes."

L'attente tue les gens, j'ai vu des taulards bousillés par l'attente et la frustration : tu me diras que c'est le but de la taule. Quand tu as vu le regard d'un homme enfermé pendant dix ans, t'en as un peu rien à foutre des bons discours sur la patience, la sagesse (la vraie morale se moque de la morale), le lâcher-prise, la passivité féminine du yin, en gros la soumission, accepter le fait de subir. Quelle femme a été heureuse dans l'attente ? Tu sais que la vie, c'est maintenant quand tu vois le taureau se faire enfoncer une épée dans la nuque. Ca ne dure pas longtemps l'heure de gloire d'un taureau. Quoi ! Je vais baiser quand j'aurai cent ans ? Oui, c'est vrai, je pourrais baiser à chaque fois qu'on me le propose. Mais ce n'est pas ce que je veux. Parce que ce n'est pas ça, l'exaltation de l'éprouvé vital. 

En retrouvant l'écriture, le roman, j'entre à nouveau dans l'exaltation de l'éprouvé vital. C'est peut-être ça qui me manquait hier. Tout ce qui m'écarte de ça est mauvais pour moi. 

Hier soir, je tombe une phrase qui m'émeut (comme toute l'oeuvre de cet écrivain) : "Pour tous ceux qui sentent profondément et qui ont conscience de l'inextricable labyrinthe de la pensée humaine, il n'y a qu'une seule réponse possible : une tendresse ironique, et le silence" Lawrence Durrell, Le quatuor d'Alexandrie. Je me suis sentie comprise, j'ai tenté de me réconcilier avec moi-même puisque j'avais été si dure envers moi-même. 

Et il y a eu les paroles d'une personne. D'une autre personne que celle que j'ai attendu en vain. Et j'ai avalé ses paroles en riant vraiment, j'ai pensé au rire de Nietzsche. Je me demande qui est cette autre personne qui a une jolie parole, qui sait qu'après avoir rencontré tant de singes qui gâtent le nom des singes, je n'étais plus naïve, j'avais fermé mon coeur ou plutôt qu'on me l'avait fermé de force. Je lui ai demandé : "C'est quoi aimer une femme pour toi ?" Je lui ai dit que malgré les blessures, je pouvais rire, écrire, écouter de la musique, donner le change à l'extérieur, jouer la comédie (ah oui tout va bien pendant que les gens se détruisent à l'intérieur, y'a moins de sang, ça fait plus civilisé, en plus la chatte des filles, c'est caché donc c'est pas mal comme lieu de violence), peindre mes ongles en rouge, faire la jolie fille avec un large sourire et des yeux pétillants. On appelait ça courtisane, non ? De toute façon, les filles lettrées on en faisait quoi avant ? Les filles libres, les filles romantiques ? Ouhaouh... No comment ! Je ne sais pas comment ça s'appelle aujourd'hui, je ne sais pas où est leur place. C'est super cher payé, cher payé les blessures, la sincérité, l'intégrité, l'écriture, la liberté, le coeur ouvert. Les exaltés de l'éprouvé vital paient cher. 

Ouahouh ! Mais c'est peut-être plus rigolo ! De toute façon on ne fait pas ce choix. Comme on ne fait pas le choix de naître fille, d'éprouver, d'être exaltée, d'aimer, de désirer, de voir les choses. D'avoir cette conscience. La conscience du temps qui passe, du gâchis, des occasions perdues, des risques, des rencontres manquées. 

J'écris, j'écris, mais honnêtement le plus drôle, c'est que je ne comprends rien (je comprends ce que j'écris, mais rien à comment ça fonctionne dehors). Comme les héros de Kafka ou Beckett. Tout devient de plus en plus absurde à mes yeux quand je regarde le comportement des personnes. 
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A
C'est très bien que tu aies cité Debray Ritzen mon père .<br /> Cela me touche .<br /> ANNE
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