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Je suis écrivain

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Carmen Castillo

Carmen Castillo était une militante chilienne du MIR (mouvement de gauche révolutionnaire) et la compagne du leader du MIR, Miguel Enriquez, quand celui-ci a été tué pendant le coup d'état de Pinochet le 5 octobre 1975. Ce jour-là Carmen fut blessée, sauvée, puis expulsée du Chili. Depuis elle vit en France. 

Son film Rue santa-fé raconte tout ça, comment elle est revenue sur les lieux après des années d'absence, l'histoire des militants du MIR, de la résistance sous Pinochet, des femmes revenues au pays clandestinement pour mener à bien un projet politique, Carmen qui retrace le chemin de sa vie avec Miguel, de son arrachement à l'homme qu'elle a aimé, comment se souvenir, comment ne pas se détacher du souvenir, comment vivre avec ce passé, comment aller au-delà de ce "nous", de la famille politique, comment entrer en combat politique entièrement ? 

Carmen ne pouvait que me plaire. Je me souviens de l'avoir découverte sur France Culture il y a plus d'un an. Je l'avais écoutée bouche bée ! L'entendre m'avait donné beaucoup d'énergie. Puis bien longtemps après je l'ai rencontrée (un peu par hasard) et elle m'a proposé de regarder Rue santa-fé.

Carmen interroge ce passage à la vie du présent tout en devant vivre le passé, ses bonheurs et ses blessures. Cela m'a touchée de voir comment d'autres envisageaient de vivre cette question : comment faisons-nous pour vivre après ? Qu'est-ce qu'on fabrique avec la disparition ? Comment on la transforme tout en restant fidèle à ce passé qui nous a fabriqués ? 

Le film de Carmen me ramène aussi à un thème qui me hante depuis toujours, celui de la transmission, du rapport de cette génération avec la nôtre qui n'a plus (vraiment) de combat, qui n'a pas de "nous", qui s'enferme dans un individualisme mortifère, qui n'a aucun romantisme, aucun combat, aucune valeur qui va au-delà du choix de la marque de réfrigérateur ! Je sais que des gens se battent, je sais qu'il y a des gens de valeur, créatifs qui s'ouvrent au nouveau. Ils me manquent, je ne sais pas où ils sont, j'aimerais me joindre à eux. Parce que je suis dans cet absolu et je rencontre majoritairement des personnes qui ne sont pas dans cet engagement. 

C'est là où le film de Carmen me parle comme ils parlent à d'autres de ma génération et celle d'après. Que faisons-nous de l'héritage, de la mort de tous ces militants ? Comment apprenons-nous à résister dans ce monde hostile où nous sommes les vaincus ? Ce que Carmen dit sur la position du vaincu me parle. Nous révolutionnaires, mystiques, artistes, idéalistes, amoureux sommes les vaincus. A ma petite échelle, je me suis souvent sentie la vaincue, la vaincue dans ma famille par rapport aux critères sociaux : j'ai les valeurs inverses de la pensée générale. Et je vois dans le combat de Carmen que ce qui lui a donné de la force, c'est de participer à un groupe qui pensait comme elle. Ce qui nous isole aujourd'hui, c'est d'être dispersés et cela finit par bouffer notre énergie. Ce qui est tuant, c'est d'être avec des gens qui ne partagent aucune de nos valeurs. Ca m'a beaucoup tuée. Trop tuée. Carmen a la force de dire que la mémoire des vaincus est une énergie pure. Qu'on ne peut plus croire qu'être vaincu, c'est être disparu. Qu'il faut chaque matin réinventer comment être fidèle à ses valeurs tout en les recréant dans le présent. C'est ça la résistance. 

Le plus beau moment du film de Carmen, c'est quand elle retrouve l'homme qui a appelé l'ambulance pour la sauver alors qu'elle était blessée et gisante dans la rue au milieu des tirs des soldats. Carmen dit que ce film l'a aidée  à changer sa dialectique concernant les Chiliens. Au lieu de voir que la résistance était en échec (Pinochet est resté de 1973 à 1990), elle a voulu chercher ces hommes et femmes qui ont fait des actes héroïques comme celui qui lui a sauvé la vie. Elle a eu envie de rencontrer ces hommes et femmes libres qui font des actes libres. Manuel raconte comment il a appelé l'ambulance, comment il a vu Miguel sortir dans la rue libre et qu'il aurait pu s'enfuir mais qu'il est retourné dans la maison pour la protéger elle, sa femme enceinte de huit mois. Manuel dit : "Il aurait pu partir, mais il ne vous a pas abandonnée." 

Carmen dit qu'en amour ou en révolution (je pense finalement qu'on peut avoir une posture similaire dans ces deux entreprises humaines très similaires) les termes utile et inutiles n'ont pas lieu d'être. C'est là que je comprends qu'il ne sert à rien d'expliquer ça à la majorité des personnes qui ne sont pas dans une posture mystique et je comprends que chacun est libre d'être là où il peut et veut. Je n'avais pas conscience de tout ça pendant des années. D'où les malentendus en amour, les contresens sur les mots employés. D'où toute ma souffrance et ma colère parce que je rencontrais tant de personnes qui employaient des mots sans connaître leur signification et, surtout, sans les incarner. Alors que pour moi, l'entreprise humaine n'a un intérêt que si elle vise l'incarnation, que si elle crée cette incarnation au présent. Même en faisant plein d'efforts, je n'arrive toujours pas à comprendre à quoi ça sert de dire des choses sans les faire. Je trouve ça une attitude dépressive et mortifère. Autant ne rien dire. J'ai déjà demandé à des personnes de m'expliquer, mais personne n'a pu rien m'expliquer.  

L'amour est révolutionnaire : il est la création d'un nouveau. Quand Régis Debray parle de
la Rue Santa-Fé, il dit : "La révolution est une mystique, ça a donc rapport avec l'absolu. Le parti des vaincus est ringard. Ca reste le mien. Je vois deux façons de survivre : faire oeuvre de création comme Carmen dont je définirais la mélancolie comme une fidélité sans amertume. Ou alors tourner la page et oublier. Le film aide à choisir la première solution. Il est donc indispensable."

Créer, résister, Deleuze disait que c'était la même chose. Tu m'étonnes ! Ce "nous" qui nous manque, ces francs compagnons (comme disait mon grand-père) qui sont si rares, cette société qui nous sépare les uns des autres, qui nous sépare à l'intérieur de nous-mêmes, ma colère parce que je suis effarée par la soumission du peuple à ça : ils coopèrent à leur propre mort psychique. Il refusent le beau, le bon, le fort, l'énergique quand ils le rencontrent. Ils prennent l'autre, le baisent, le jettent. Sans un mot, sans un regard. Résister, c'est maintenir son énergie sans être contaminée par ces comportements quotidiens de petites morts, de petites survies, de petites médiocrités, de suicides programmés. Ca me fait mal, ça me heurte, ça me creuse. Ca manque de souffle, ça manque d'âme. Ca sent le pourri comme dirait Nietzsche. 

Putain, ça manque de barbares. Ca manque d'amour, de vrai amour, de ce regard qui regarde l'autre quand il traverse la rue avec une tendresse en admiration devant le simple fait que cet autre est venu à la vie par un curieux hasard. Je ressens cette immense tendresse, l'attention extrême et silencieuse.

Je remercie à Carmen qui a sans doute beaucoup travaillé pour aller au bout de ce film... Ouhaouh, quel travail ! Quelle beauté, quel chemin, quel accomplissement. Cela me donne de l'énergie pour continuer mon humble tâche. J'aurais aimé être moins seule dans mon entreprise d'écriture. Parce que parfois ça me serre la poitrine. 

Je te remercie, je te serre dans mes bras. 

 

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