Je pense a Sheherazade a laquelle je pensais avant de venir aux Etats-Unis.
Depuis l'enfance, j'ai vecu dans les histoires, la vie est une histoire qu'on se raconte... C'est comment on prend les evenements... On le fait chacun a notre maniere... Sheherazade entreprend de reconstituer la confiance d'un homme qui a ete trahie par sa femme. L'homme surprend sa femme au lit avec un autre homme. Fou de colere, il les tue tous les deux et decident de prendre une vierge par nuit qu'il execute le lendemain. J'ai mis longtemps a comprendre ca : quand on n'est pas dans la confiance, il peut nous arriver de consommer des corps et de les jeter le lendemain sans prendre le temps d'imaginer que ce corps abrite un coeur, une ame, une histoire, un etre humain. Quelque part, on les tue en les jetant. Comme l'homme des mille et une nuits. Sheherazade decide de garder sa vie en lui racontant des histoires dont il veut connaitre la suite le lendemain. Son desir d'ecouter la suite de l'histoire de l'homme aura raison de sa colere au bout de mille et une nuits. Quand nous entrons dans une belle histoire, nous nous reconstruisons lentement et surement. Bien souvent, les gens lachent l'histoire, ils ne creent pas la beaute de l'histoire, ils ne se racontent pas une belle histoire. Ils ne se racontent rien, je ne sais pas ce qu'ils font. C'est a nous de tisser la beaute de l'histoire comme Sheherazade qui sauve sa peau et celles de toutes les vierges de son pays. Parce qu'elle a confiance en la puissance des belles histoires, de ce qu'elles nous apprennent comment evoluer parce qu'elles sont riches d'enseignements.
Peut-etre est-ce pour cela que j'adore les histoires parce qu'elles eclairent ce que nous vivons, parce qu'elles nous servent a nous fabriquer le reel dans lequel nous decidons de vivre. Aussi quand nous rencontrons un autre, il semble important de savoir quelle histoire on se raconte : cest un gros et long travail de communication dans lequel il faut accepter qu'il y aura toujours quelque chose qu'on ne comprendra pas chez l'autre et c'est une dure pillule a avaler ! Chacun arrive avec sa facon de se raconter le reel et il y a 6 milliards de versions et encore il faut rencontrer un autre qui est un minimum honnete avec soi-meme. Les mots que nous employons ont-ils le meme sens ? On revient aux dialogues socratiques : parlons-nous de la meme chose ?
J'ai l'impression de me lisser, de me simplifier, que les feuilles d'artichaud s'en vont petit a petit et qu'il ne reste que le coeur, libre, a l'air, denude. Le temps est un lisseur, est un nettoyeur, je comprends ce que les Taoistes nomment le non-agir. Moi qui adore l'action, j'ai souvent grince des dents parce que je voulais agir et j'ai appris a regarder ce qui se passe, a incarner le present et a regarder ce qui se passe en essayant de ne pas projeter : puree, c'est hyper difficile. Car, bien souvent, on suppose ce que les autres pensent, ce qui nous donne une illusion de pouvoir et on oublie d'etre dans la realite qui se deroule sous nos yeux. Je realise comme j'ai commis cette erreur, tres banale. J'ai un peu les boules. J'apprends dans l'ecriture de mon roman a juste dire les faits, sans commenter, ni tordre l'histoire. C'est interessant de lire les contes de mille et une nuits dans cette perspective. Les amoureux de ces contes connaissent des epreuves insenses avant de se retrouver. Je n'avais pas compris l'enseignement de ca : les epreuves, le temps, le test de la confiance. C'est l'oppose de la consommation. C'est en soi que l'epreuve de l'amour se joue, je sais que j'ai deja parle de la toute-puissance, notion qui envahit l'enfant qu'il, grace a l'amour d'une bonne mere, apprend a gerer pour pouvoir avoir acces a l'autre. Ai-je deja parle de la deprivation qui est le fait d'etre prive de cette bonne mere qui fait que l'enfant ne peut pas developper une confiance minimum en l'entourage et qui fait que la toute-puissance va le bouffer et le dominer et qu'il aura de grandes chances de devenir l'esclave de sa toute-puissance et un delinquant (se croire au-dessus des lois est bien de la toute-puissance en puissance).
J'ai souvent cru que si ma toute-puissance n'etait pas satisfaite, c'est que je n'etais pas aimee : j'ai depasse ce stade. Je sais que les epreuves et le temps sont de mon cote si j'ai confiance. J'ai eu ce probleme lie a ma mere et ce n'est de la faute de personne. Etre prise puis jetee, prise puis jetee, avoir une mere qui change d'humeur en une seconde fabrique une angoisse primitive difficile a soigner. Depuis toute petite, j'ai eu cette peur du changement d'humeur chez l'autre, c'est lie a ma peur de la punition et j'ai tout mis sur la table. J'ai compris des choses a propos de ca. J'ai plus de paix avec moi-meme. Je suis responsable de moi, je ne peux pas etre responsable de l'autre et de ses changements. Je reste centree.
Maintenant, mes humeurs ne dependent plus de celles de ma mere parce que je suis une femme et que la separation a eu lieu. L'amour avec un homme, c'est totalement autre chose. Quelle bonne nouvelle !
J'ai dit que la vie me lissait pour me rendre comme neuve face aux evenements de la vie, sans arriere-pensee, sans a-priori (ouhaouh juste j'essaie), pour me sortir des conditionnements et des determinismes moraux. Etre en amour, c'est arreter de plaquer (en finir avec la version psychotique de la vie), de projeter, c'est accueillir l'autre en prenant place dans le present et le temps et observer ce qui se passe.
Quand on aime quelqu'un, on l'aime. Juste on l'aime.
Quand on est aime, on est aime> Juste on est aime.
Ce sont des faits, ca n'a rien d'intellectuel, de cerebral. C'est limpide, clair, evident. Comme un rayon de soleil sur la moquette, comme le desir qui irradie dans le bas-ventre> Ca vient, c'est la, c'est la, ca nourrit, c'est chud, tendre, doux.
Je sais que ce qui m'enerve, c'est ce decalage chez certaines personnes entre des enonces moraux et les faits. Mais bon, sur ce sujet, il faut que je lache-prise et que je n'y pense pas car ca me tend les muscles du cou. Je suis d'accord avec Scott Peck le mensonge est le mal. Quand on apprend que quelqu'un nous a meti, on a la conscience qu'on n'existe pas pour lui, qu'on est du neant. Quand on dit que le verite blesse, mais que le mensonge tue, c'est vrai. A long terme, ce'st vrai. Les gens parlent de fidelite tout en etant infideles. Sujet qui ne me concerne pas directement. Il doit y avoir des livres sur l'invention de ce concept qu'est la fidelite, comme il y en a sur le mariage.
J'ai envie de faire le pas de cote, faire table rase et construire quelque chose de nouveau. J'ai deja parle de cette idee que l'amour, c'est ce qui cree du nouveau apres avoir fait table rase des preceptes.
Je sens comme une petite paix interieure, une petite respiration.
Comme j'ai nage a travers ces peurs d'abandon. Dans ce monde de consommation, ou l'autre est un objet de consommation. Ou moi, j'investis l'autre d'une histoire. Consommer ne permet pas d'atteindre le vrai plaisir, mais en fait ces gens qui consomment ne peuvent pas imaginer ce qu'est ce vrai plaisir. Comme creuser une intimite jour apres jour pendant des annees, c'est vraiment autre chose que de consommer une chatte une nuit. Mais j'ai mis du temps a comprendre que plein de gens ne connaissaient pas la profondeur d'une intimite qui prend son temps. Ca n'a aucun rapport. Je me dis que la consommation produit une sensation physique et chimique qui empeche l'acces de ce qui se creuse dans la duree. Je vais un peu vite dans mes raisonnements, desolee. Je suis un peu contre les generalites... Desolee. Il y a aussi des nuits uniques magiques qui changent des vies...
J'aimerais avoir la force et la conscience de vivre ce que la vie m'apporte plutot que de me laisser bouffer par la frustration de ce que je n'ai pas. Je fais des progres. J'ai envie de vous dire que c'est possible. Sheherazade est rare, le bonheur est rare, l'amour est rare dans une societe de consommation qui nous fait croire que la satisfaction instantannee de nos desirs est la cle ! Plus vite ils sont satisfaits, plus vite on sera en demande a nouveau. C'est une societe qui nous maintient dans un etat d'immaturite et de dependance adictive. Mais on peut lire les contes des mille et une nuits, voir, attendre, entrer en patience.
J'avais une telle envie de douceur, de moelleux, de rondeur ces derniers jours, comme on m'a souvent dit que j'arrivais avec cette douceur... ce moelleux... quand j'arrivais quelque part. Naomi disait qu'il avait tant d'amour qui irradiait dans ma facon d'etre la, dans le present, dans la rondeur de mes gestes, dans ma presence si presente, qui est le plus beau cadeau qu'on peut faire a un autre.