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Je suis écrivain

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L'eau du lien

L'autre jour, je suis allée au hammam. En bas de chez moi.

J'ai payé un gommage et une vieille femme a fini par me trouver pour me gommer. Elle avait un ton un peu dur, s'exprimant à mi-mots, me donnant des ordres brefs. Elle me demanda si j'avais un gant ? Non, du savon noir ? Non. "Ah, tu n'as rien". Vas-y allonge-toi ! et je m'allonge sur un tapis en plastique posé à même le sol. Elle se met à me frotter avec énergie. Je suis sur le ventre. Elle me demande ensuite de me retourner : elle passe sur tout mon corps d'où les peaux mortes sortent. Elle me dit que je dois le faire une fois par semaine chez moi. Quand c'est fini, elle me montre le petit lavabo qui m'est destiné, elle me dit de me tourner, me demande mon savon et me lave le dos : " Sors ton shampooing, commence par te laver les cheveux." Je me suis sentie comme amollie, attendrie, j'ai lavé ma peau des peaux mortes, je l'ai remerciée. Ca m'a fait une sensation étrange. Ca faisait comme de l'air qui entre dans une fente et ça émeut. Mais l'émotion n'a pas de nom. C'est à peine une émotion. 

Plus tard, alors que j'avais encore passé du temps dans la salle où la vapeur sort d'une sorte de fontaine en métal avec une ouverture recouverte de laurier, je la revois, elle me dit en remarquant mon slip : "Va dans la douche, retire ça et lave-toi bien tout ça." Elle hoche la tête l'air de dire : "Ah là là, quelle empotée celle-ci". Ici, c'est la vie de se toucher tout au long de la vie. Elles se touchent, le rituel de venir aux bains pour se nettoyer des impuretés physiques et psychiques, d'entrer en méditation dans un endroit clos, sous terre et chaud, de laisser la chaleur nous attendrir les muscles, de faire le point loin de l'agitation et de rendre la peau douce, de faire une coupure par rapport à la vie d'occupation. C'est agréable de voir des femmes être des femmes dans leurs paroles, leur présence, leurs poils, leurs odeurs, leurs complicités. Ici, c'est normal de se toucher. Ca fait circuler le sang et l'énergie. Ca calme, ça nettoie, ça materne. Je me souviens de Saint-Paul qui condamna l'enveloppe charnelle dans ces lettres et l'occident en est encore là. Mais on est tombé sur la tête ou quoi ? Dans les villes, les gens s'étiolent de ne pas se toucher, et sans doute de ne pas s'émouvoir. Que c'est bon d'avoir un corps, d'être dans un corps, de marcher dans un corps, de regarder avec un corps, de se poser dans son propre corps, de rencontrer cette femme qui voit où ça cloche chez moi, qui m'accorde quelque bienveillance en quelques mots, en quelques gestes, qui m'offre sa paume de main pour de la mousse de savon sur mon dos qui souffre tant. Je souris, je me répare ma poupée délaissée. Il n'y a plus la peur de l'effondrement, l'effondrement a eu lieu il y a longtemps. Il est à éprouver.

Dans les bulles de savon il y a du lien social qui se retisse, l'enfant sauvé, du baume sur l'impossible deuil et quand j'ouvre la porte, le soleil éclabousse le trottoir et le métro aérien. 
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A
Est ce que ça fait vraiment du bien ?
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