Je suis écrivain
L’autre jour, Kassi m’a dit que j’étais comme une femme africaine. Etonnée, j’ai demandé en quoi, il a dit que j’étais comme excisée parce que sinon je serai déjà dans un lit avec lui. J’étais estomaquée. J’ai répondu : « Tu crois que si on a un clitoris et du désir, on bascule tout de suite comme télécommandée par son désir ? Qu’on est blanche, et donc assoiffée, qu’on fait tout à n’importe quel prix pour assouvir cette chose qu’on nomme sexe ; comme indépendante de notre cerveau ? » Le désir féminin… Alors je lui ai posé des questions et j’ai appris que les filles de son pays qui ont mon âge sont beaucoup excisées. Je croyais que c’était un truc plus vieux. Et je lui ai demandé comment c’était une fille excisée… Dans sa tête, comment c’était d’être un homme qui couche avec une femme à qui on a fait ça. Et quelle différence avec les Françaises, les blanches ? » Il a répondu qu’elles disent « oui », ici parce qu’elles ont le feu au corps. Pourquoi on a fait ça aux femmes dans ton pays ? Pour qu’elles n’aillent pas voir ailleurs quand les hommes partaient à la guerre. Parce que notre problème à nous, les femmes, c’est qu’on tombe enceinte. C’est tout. Et donc sans clitoris, pas de désir, pas de désir, pas d’infidélité. T’as qu’à croire !!
Je l’ai regardé dans les yeux : « Alors c’est pour ça que les Africains sont comme ça, parfois ? Rentre dedans, tellement sûrs que c’est acquis, comme si on attendait que ça , leur bite dans nos vies ? » Quelle révélation ! Il a souri. Je lui ai répondu que je n’étais pas circoncise, que le désir, c’est dans la tête aussi. Et je lui ai demandé : « Alors tu sais ce que c’est un clitoris ? » J’ai ri, j’ai compris aussi comment fonctionnaient certains Africains !!! Je me suis souvenue de discussions avec des copines à fond avec les Africains où je ne comprenais rien à ce qu’elles disaient. Kassi a souri en répondant à ma question sur le clitoris. C’est un gros malin. A part que le désir et la relation à l’autre dépassent pour moi, la plupart du temps, l’assouvissement d’une faim uniquement corporelle car nous ne sommes pas uniquement corporel (pardon pour la porte ouverte, mais elle n'est pas ouverte pour tout le monde). En tout cas, j’en ai conscience.
J’ai beaucoup parlé avec Kassi de mon dégoût de la consommation, des étiquettes, des généralités, j’ai même crié : « Mais putain, je m’en fous des Africains, je rencontre des personnes avec leur histoire particulière, y’a pas un Africain qui ne se comporte pas comme une image d’épinal ? » Moi, je n’ai pas envie de me taper de l’Africain comme une ex-coloniale, alors qu’il suffit de claquer des doigts pour en choper. Ce n’est pas moi. J'ai pas mal réfléchi à cette conversation avec Kassi et d'autres.
Tu sais, Kassi, en occident, on a eu une excision mentale, merci Freud, merci l’église catholique. Je trouve ça énorme que ce soit un garçon qui vient du Burkina Faso qui me parle de clitoris quand plein de petits Blancs n’en ont jamais entendu parler (et pourtant on n’excise personne en France). Nous, on a été plus forts, on a oublié le clitoris, on l’a enlevé du cerveau des gens, c’est là qu’on l’a excisé et la propagande dure depuis un certain temps et perdure !! C’est ça qui est énorme. On peut lire le Rapport Hite de Shere Hite, mais il y a d’autres livres qui retracent l'ablation de cet organe dans la science occidentale. En occident, on tue par omission. J’ai le souvenir d’engueulades insensés avec des gens m’expliquant ce que je ressens dans mon corps ! Au moins les exciseurs considèrent la chose puisqu’ils la retirent ; c’est dire l’importance qu’on lui accorde ! L’occident procède autrement : ça n'existe pas.
Je pense à ça parce que j’ai commencé hier La femme sadéenne d’Angela Carter (The sadeian woman) qui traite de Sade et de l’idéologie de la pornographie. Je n’apprends pas grand-chose parce que c’est ce que je pense depuis des lustres tout en me heurtant à de l’ignorance (et je n’en peux plus). Je ne comprends pas comment une personne peut ignorer autant son corps et croit sur son corps ce qu’on lui raconte à l’église, à la télé etc. C’est fou comme on peut tuer quelqu’un dans son cerveau grâce à de la propagande, pas au sujet d’un pays éloigné, d’une guerre, de la famine, mais à propos d’un sujet qui est notre corps dans ce qu’il a de plus intime. Il y a quand même des mecs et des femmes qui t’expliquent que tu n’es pas normale parce que tu n’es pas comme les livres de propagande. Carter explique très bien les enjeux de cette propagande et comment Sade s’en démarque… au point d’avoir été en prison ! Ce qui est fou, c’est que la propagande est encore là. Je n’aurai pas le talent de Carter, mais c’est extraordinaire de lire ça. Il y a des fascicules destinés aux collégiens dans les collèges qui disent des choses fausses aux jeunes filles sur leur sexe. J’imagine le bordel dans leur tête. Carter comme Shere Hite expliquent bien à quoi sert cette propagande, sans doute la même chose que l’excision en Afrique. Mais c’est pire qu’en Afrique parce qu’ici, c’est hypocrite, nous on est cools ! on est le pays des droits de l’Homme et on est très gentils avec les jeunes filles contrairement à ces Africains, Arabes, bougnoules sans parler des Asiatiques. Putain la vache ! Freud, ce grand exciseur mental… qui c’est sûr, était un mauvais coup, a encore droit de citer ! Mais c’est dingue. Comme dirait Carter comment Sade, un aristocrate français du 18ème savait tout de la sexualité féminine quand Freud captait rien.
Ce qui est drôle, c’est que j’ai toujours voulu et que je me suis toujours battue pour que l’intimité entre deux êtres soit un lieu et un temps unique où tout est à créer, où tout se crée parce qu’il y a deux êtres dans une pièce où personne ne les regarde et que c’est comme écrire un livre, peindre une toile, composer une chanson, c’est un acte où la société n’a pas à édicter sa règle. C’est un lieu à part, d’évolution, de révolution, de création, d’art. Et ça se passe parfois comme ça.
C’est intéressant comme l’intime a été propagandé par les institutions dont l’église, dont l’Etat. Par exemple pourquoi le viol est défini par la pénétration et non par l’attouchement du clitoris ? Eh bah, y’a toute une histoire qui explique cette définition du viol dans le code pénal. Et il y a un sens à cette définition. C’est de l’excision mentale. C’est juste un exemple parmi d'autres.
Si j’avais lu Sade plus jeune, peut-être aurais-je compris que dans les rapports sexuels, se jouent souvent des rapports de domination ? Que la vertu ne peut rien, qu’avoir des bonnes intentions comme ce que j’ai écrit sur l’intime, c’était baisé d’avance. Il faut que j’attende le passage sur Juliette dans le livre de Carter. Déjà quand un garçon t’explique à une table ce que tu vas ressentir, c'est dingue. Je me souviens d’une phrase d’un garçon que j’aimais et qui deviendrai mon amoureux et mon compagnon pendant quatre ans. Nous avions couché une fois ensemble, et dans sa voiture, il avait lancé une phrase sur moi et ma sexualité qui est restée bloquée dans ma tête, elle n’avait rien de méchant en soi, mais elle était fausse. Et donc elle sonnait comme un reproche. Il aurait pu me demander ce que j’avais ressenti et nous aurions pu partager. Ce ne fut pas le cas et pourtant je suis restée avec lui. J’étais sans doute comme Justine… J’étais jeune. Je n’avais pas lu Sade, je ne savais pas que tout le système était pervers.
Sade a pu penser qu’on pouvait améliorer l’Homme, parfois.
Ce qu’il y a d’intéressant avec les gens qui viennent d’ailleurs que l’occident, qui ont été élevés autrement, c’est qu’ils n’ont pas reçu la même propagande. Mais la colonialisation a été aussi été efficace dans ce domaine, même si certains résistent ! Pratiquer la position du missionnaire ne leur convient pas, ne serait-ce que par engagement politique ! Certains refusent d’être colonisés, y compris dans leur sexualité. J’en reviens à ce que j’ai écrit précédemment, notamment à propos du Prophète. Etre soi… c’est connaître ce qui vient de la société et comment on peut le refuser… parce qu’on voit que ça ne nous convient pas. Ca a l’air simple comme ça.
J’ai compris il y a quelques années qu’il y a pire que l’excision féminine comme sujet tabou, c’est la circoncision. Ca c’est fou, on ne peut pas en parler. C’est ouhaouh ! Pourtant moi j’ai toute une théorie sur ça, mais je la tais. J’ai peur de me faire lyncher. J’ai une copine, elle a fait circonciser ces deux fils (par définition, elle ne peut pas savoir ce que ça fait) et je lui ai demandé pourquoi elle le faisait, elle qui refuse ses origines algériennes en bloc, tout en étant carrément raciste des hommes arabes, mais garde cette tradition...