Je suis écrivain
C'est avec lui, Avishai Cohen, que je passe mes journées, que j'écris, que je fume des cigarettes, que je regarde le ciel parisien. Hier, j'ai vu mon ami Thomas, mon ami de fac, le seul homme féministe que je connais. C'est intéressant de parler avec lui des femmes et leurs conditions. Il étaye son discours avec des chiffres qui me font frissonner et nous parlons de cette absence de lucidité de la plupart des gens, de la soumission volontaire des femmes. Finalement, beaucoup de gens (et de files) sont dans le calcul : on fait du troc de notre corps et de nos services (cuisine, repassage, présence pour les enfants etc.), on calcule le revenu des maris, on soumet notre créativité. Il parlait d'une amie qui rencontre des mecs sur meetic en fonction d'une grille qu'elle avait établie avec précision pour choisir l'élu. Rien n'a changé depuis les mariages arrangés, qui sommes-nous pour condamner les mariages forcés ? Vu ce que les femmes sont forcées de faire dans des alliances qui ne sont que des marchés de dupes. J'étais en face de Thomas avec une drôle de grimace au-dessus de mon verre de vin. Et moi ? Je n'ai rien compris. Je n'arrive pas à faire de grille pour choper un mec sur meetic, j'essaie de me dégager des préjugés et d'être dans la rencontre du nouveau, je suis une héritière des sorcières du Moyen-Age, de l'amour courtois, des passions durassiennes, des fous de l'amour romantique. Je ne dis pas que nous avons raison. Moi, mon problème, c'est que j'écris. Que j'ai fait la fac, de philo en plus !, donc je pense, je cherche, je décrypte, je parle. Et je parle de plus en plus. Alors il faudrait être lucide : est-il possible de créer un autre type de relation ? D'être deux adultes qui se parlent quite à ne pas être d'accord ? J'ai essayé, j'ai toujours essayé. Je n'ai même pas demandé l'amour, j'ai demandé la franchise. Et je ne l'ai pas eu. La majorité des hommes ne sont même pas capables de fixer le prix de notre prostitution. Les sociologues s'en chargent. J'ai tendance à penser que les hommes préfèrent les arrangeuses qui les foutent dans une toile d'araignée : tout le monde est mal, mais au moins on est ensemble.